Interview for Femmesleaders.ch by Bilan

Mon interview pour femmesleaders.ch da Bilan avec la brillante journaliste et rédactrice en chef Myret Zakihttp://femmesleaders.ch/comment-devenir-productrice/

Merci Myret 🙏

Photo de Oxana Besenta Rizvanov

Larissa Rosanoff, soprano lyrique, productrice, cofondatrice en février 2017 de l’association Grain de Scène à Genève, qui produit des spectacles.

Femmesleaders.ch : Comment vous êtes-vous lancée en tant que productrice ?

Larissa Rosanoff :  J’avais monté avec un collègue un récital de compositeurs russes inconnus pour le cercle Richard Wagner, qui a eu un succès inattendu. Nous avons voulu faire tourner ce spectacle, appelé « Transsibirskaia ». C’est là qu’est venu le besoin d’avoir un producteur. Très vite, un autre spectacle décalé autour de Don Juan a également eu du succès. Il fallait se reposer sur une structure. Or il est très difficile, quand on arrive avec un spectacle, de trouver de bons producteurs. Personne ne connaît le produit mieux que les artistes. On ne rencontre pas toujours des personnes qui connaissent bien le produit et qui sont motivés. En revanche, ils coûtent très cher, dépensent parfois beaucoup d’argent pour des résultats qui ne sont pas à la hauteur des espérances. On a vu des producteurs qui avaient énormément de moyens et qui ne remplissaient pas les salles. Leur motivation n’est pas la même de vendre votre spectacle comme vous le feriez vous-même.

Vous avez donc décidé de vous passer de producteurs et de le devenir vous-même ?

Oui. J’ai en effet un diplôme HEC et un Master du Conservatoire. Mes compétences de gestion issues de mes études HEC se sont ajoutées à ma formation musicale. Mes deux associés sont hauts diplômés et nous sommes très complémentaires. Nous avons donc préféré nous passer d’intermédiaires coûteux et parfois inefficaces. On a donc créé Grain de Scène pour produire nos spectacles. Le projet est donc né d’une nécessité pour mettre une structure autour de « Transsibirskaia », qui continue à tourner en Suisse et en France depuis 4 ans. Pour ma part je n’ai jamais eu le projet ou l’ambition de devenir productrice, c’était une question de compétences et de nécessité. C’est la vie concrète qui m’y a conduit et aussi le constat que à nous trois, nous avions plus de compétences que les producteurs établis. Nous réussissons à monter pour 100’000 francs un spectacle qui vaudrait 200’000 francs si un externe le faisait. Nous employons des jeunes en réinsertion qui s’occupent des costumes, le projet revêt donc aussi une dimension un peu sociale. La créativité naît des contraintes. C’est aussi la volonté de ne pas attendre qu’une opportunité nous «tombe dessus » mais être soi-même à l’origine de ces opportunités.

Une fois productrices, les femmes ont-elles les mêmes facilités à faire ce travail?

Non. Nous le faisons dans des conditions plus dures. Je dois gérer plusieurs carrières en parallèle. Ma carrière artistique (le chant), en plus de la gestion de nombreux aspects autour des spectacles. La rémunération dans les carrières artistiques est déjà bien en-deçà des autres métiers en comparaison à la valeur produite. La production, pour une femme artiste qui s’y lance, est très rarement une affaire de gros sous. Mais il est évident qu’il faut plus de femmes productrices. Cela apporte un autre regard, d’autres façons de voir. Très peu de femmes sont metteurs en scène. Il y en a encore moins qui sont cheffes d’orchestre. C’est un monde encore très masculin, l’opéra, le théâtre et le cinéma, un monde très lié au pouvoir. Je suis persuadée que s’il y avait plus de femmes dans ces métiers, cela apporterait de la variété dans les productions – un regard différent sur le monde, une autre perspective dans l’opéra, moins dominante, davantage inscrite dans le partage et multidimensionnelle.

Comment expliquez-vous le très faible nombre de femmes productrice, metteur en scène ou chef d’orchestre à l’opéra?

Il y a tout d’abord une question historique. Ces métiers (chef, compositrice, metteur en scène, productrice) étant interdits aux femmes pendant des siècles.  On ne se rappelle plus aujourd’hui que les castrats à l’opéra ont été « fabriqués » afin de contourner l’interdiction faite aux femmes de chanter dans les églises (et même à l’opéra à Rome). En 10 ans de métier dans la musique, je n’ai croisé que 3 femmes chefs d’orchestre !

Puis c’est une question politique, au XX siècle les maisons d’opéra sont dirigées par des hommes, qui n’engagent tout simplement pas les femmes pour ces postes. Impossible pour elles d’obtenir un contrat. C’est pareil pour les musiciennes dans l’orchestre : si on regarde la Philarmonie de Berlin dirigée par Karajan, il n’y a que 1 ou 2 femmes, pour 80 musiciens hommes ! Jusqu’à ce que les auditions à l’aveugle (derrière un rideau) ne soient introduites, point de femmes musiciennes dans les orchestres, encore moins de femme chefs, metteurs en scène ou productrices, ou « pire » directrices d’opéra. Ce sont des métiers à forte concurrence aussi, donc aucune volonté de la part des hommes d’accroître encore la concurrence dans ce secteur, « chasse gardée » en quelque sorte. Donc à moins de monter son propre orchestre, aucune chance d’accéder à ces métiers jusqu’à récemment (et même encore aujourd’hui). Or pour monter son orchestre ou sa boite de production, il faut des financements – qui sont là encore accordés par les politiques ou institutions financières dirigés par des hommes, peu enclins à faire confiance aux femmes. Les femmes chefs que j’ai eues la chance de rencontrer ont toutes dû créer leur propre structure ou projets!

Il y a aussi une question d’image – ces métiers véhiculent une image d’autorité, de force de caractère, de physique, de charisme – qualités qu’on attribue rarement aux femmes ou peut-être que les femmes elles-mêmes ne s’y projetaient pas, à cause de « l’image » de ces métiers.

Les femmes seraient donc réticentes à assumer le leadership qu’implique un métier comme productrice?

Il y a longtemps une autocensure chez les femmes par manque de confiance, de modèles aussi. Les contraintes de la vie familiale – ces métiers étant très exigeants dûs aux nombreux déplacements nécessaires et horaires de travail 7/7. ll y a aussi peut être une question de formation ou compétences qui peut faire peur à certaines femmes. Venant de la finance (j’ai été analyste de hedge funds), plus grand chose ne me fait peur, je dois dire. J’ai la conviction d’avoir beaucoup de compétences dans les bagages et que ce qu’on ne connait pas, on peut l’apprendre.

Moi je suis devenue productrice car il n’y avait pas d’autre solution ou parce que les autres n’avaient pas les compétences que je souhaitais. Les femmes ne font pas naturellement le choix du leadership; assumer le pouvoir n’est pas leur souhait en tant que tel. Elles ont des idées, et l’envie que les choses bougent, et donc elles prennent les choses en mains car sinon, rien ne se passe, ou le résultat est bien au-dessous de ce qu’elles voudraient.


Dans cette série « Comment devenir… », FemmesLeaders.ch veut inspirer les femmes à partager à égalité les responsabilités dans la société avec les hommes en occupant les positions qui comptent et d’où elles peuvent prendre en mains leur propre destinée, comme productrice de cinéma, juge d’instruction, politicienne, sommité en science, ou encore capital-risqueuse. Nous incitons nos lectrices à s’imaginer dans ces métiers très masculins qui déterminent les valeurs et les enjeux de pouvoir dans la société, et dans lesquels elles peuvent exercer leur influence et redéfinir les critères afin qu’ils leur correspondent mieux.

 

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